Comptes de l'Elysée : Un palais de - en - secret


Depuis le début de la Ve République, l'opacité régnait sur les dépenses de l'Elysée. Nicolas Sarkozy, dès son élection, a décidé d'y mettre fin : la présidence, affichant son souci d'une bonne gestion, met de l'ordre dans ses finances. Sous le contrôle de la Cour des comptes, dont le rapport est attendu dans les prochains jours. Mais la transparence totale est-elle possible ?

De mémoire de conseiller élyséen, on n'avait jamais vu cela. Pour inviter des « contacts » à déjeuner ou à petit-déjeuner, il faut désormais en faire la demande par écrit, avec la liste des convives et l'objet de la rencontre. « Ce n'est plus table ouverte », constate l'un d'eux. La demande d'une voiture avec chauffeur suit le même circuit ; les réserves de café ont été restreintes, les fournitures également ; les plateaux-repas sont payants (6 euros), de même que les cartes de voeux ; les consommations téléphoniques sont regardées de près. Un vent d'économies et de contrôle souffle depuis un an sur la présidence de la République, avec pour grand ordonnateur Christian Frémont, le directeur de cabinet expressément recruté par Nicolas Sarkozy pour couper dans les dépenses courantes. Pour n'avoir pas pris au sérieux les consignes nouvelles, certains ont eu la désagréable surprise de se voir convoqués dans son bureau et sérieusement rappelés à l'ordre. Il s'est même dit que Jérôme Peyrat, l'ancien conseiller parlementaire du chef de l'Etat, avait en partie dû sa disgrâce à sa conception un peu trop généreuse des facilités offertes par le Château.

Pour 99,9 % de la population active, la démarche paraît banale : pour ceux qui ont vu fonctionner de près les rouages de l'Elysée, c'est une quasi-révolution. En passant de la IVe à la Ve République, la présidence est devenue le coeur du système politique français, mais ses hôtes n'ont jamais osé en augmenter le budget en conséquence. Le général de Gaulle n'a pas voulu faire plus que René Coty. « Les crédits «Elysée» permettaient de payer le traitement du général, le parc automobile, la bibliothèque, la documentation et quelques réceptions. Et, du coup, il est apparu normal que la gestion des bâtiments soit confiée au ministère de la Culture, les voyages aux Affaires étrangères, le standard aux PTT, etc. », rapporte Michel Charasse, ancien conseiller de François Mitterrand, très favorable à la démarche actuelle. Les successeurs du général de Gaulle n'y ont quasiment rien changé. Certains ont même théorisé ce fonctionnement unique au monde, assurant que la dissémination du budget dans une douzaine de ministères était une garantie d'indépendance vis-à-vis du Parlement. L'opacité s'est installée. La possibilité de débordements aussi.

Le holà de Philippe Séguin

Est-ce en réaction aux polémiques liées à son train de vie ? Deux mois après son installation à l'Elysée, Nicolas Sarkozy annonce son intention de changer les règles et promet la « transparence ». Avec trois mesures en guise de garantie : la création d'un budget propre à l'Elysée, réintégrant les dépenses assurées jusque-là par les ministères ; le vote au Parlement de son traitement ; et l'ouverture du palais à la Cour des comptes. Des annonces à l'application des règles, un an s'écoule durant lequel les dépenses s'envolent... Jusqu'au holà qu'impose Philippe Séguin il y a un an. Et pour cause, le président de la Cour des comptes joue la crédibilité de son institution et n'accepte d'entrer dans l'opération « transparence » de l'Elysée que si ce dernier joue un minimum le jeu. Il est prêt à reconnaître que Nicolas Sarkozy met en oeuvre « un autre style de présidence que précédemment » et que cela a un coût. Il promet que la Cour ne viendra pas le gêner dans la conduite des affaires de l'Etat et accepte que le rapport qu'elle rendra public - dans quelques jours - ait auparavant reçu l'aval du président. Mais à une condition : la gestion courante de l'Elysée doit être plus économe.

Message reçu. Lorsque, à l'automne dernier, trois conseillers de la Cour viennent s'installer dans un bureau de l'Elysée pour débuter leur mission, la présidence a commencé, elle aussi, à mettre de l'ordre comptable dans son fonctionnement. Avec bien souvent l'impression de partir « du point zéro », selon l'expression de Christian Frémont. Première cible : les services de la présidence. Les effectifs sont diminués. Ils étaient de 1.047 il y a six mois (960 à la fin des années Chirac), ils seraient redescendus à 950 aujourd'hui, avec un objectif de 900 pour la fin de 2009. Les salaires des fonctionnaires sont remboursés à leurs administrations d'origine. Les loyers des conseillers qui disposent d'un logement sont augmentés. Les voyages en classe économique deviennent la règle (pour les vols de moins de sept heures). Les dépenses sont encadrées. Chaque chef de service dispose d'une enveloppe sur laquelle il fait le point chaque mois avec Christian Frémont. Une règle est imposée : aucune commande ne doit être effectuée sans que la dépense ne soit engagée.

Réduction du budget « fleurs »

Deuxième cible : le train de vie du palais. L'exercice est délicat, « la présidence doit rester une vitrine de la France », indique un habitué. L'Elysée opte donc pour une double stratégie. Il se fixe comme objectif la généralisation des appels d'offres pour les passations de marché, tout en reconnaissant que le dispositif est long à mettre en place, et pas seulement parce que beaucoup d'opérations se montent dans l'urgence : « Les fournisseurs sont souvent là depuis la nuit des temps, rodés aux conditions très particulières de l'Elysée et, notamment pour des raisons de sécurité, à un respect très strict des délais », indique Christian Frémont, qui prévoit de former les intendants du palais à ces nouvelles pratiques. Parallèlement, l'Elysée choisit de s'attaquer à quelques symboles que l'opinion pourra lire aisément. Dans les chiffres publiés pour 2008, la présidence a affiché une baisse de 17 % de son budget « fleurs », de 27 % de celui des présents diplomatiques, de 74 % de celui du mobilier (sans que l'on dispose des données brutes). Elle a aussi décidé de transférer la gestion des domaines présidentiels : Rambouillet au ministère de la Culture et Marly-le-Roi à l'Etablissement public de Versailles. Pour le château de Souzy-la-Briche (Essonne), le testament du donateur empêche toute délégation de gestion, mais le domaine va être loué pour des réceptions.

Raison d'Etat

A ce stade, il est évidemment très difficile de dresser un bilan. Que l'Elysée serre la vis, ses habitués en témoignent. Que la transparence soit totale, c'est nettement moins évident. Si la présidence publie désormais des données budgétaires et recense ses effectifs, ces informations sont encore succinctes et des zones d'ombre subsistent. Notamment concernant la frontière entre dépenses de l'Elysée et dépenses des ministères. Il a par exemple toujours été d'usage que ce soit le ministère de l'Intérieur qui assure financièrement les déplacements du chef de l'Etat sur le territoire : dans quelle mesure est-ce encore le cas ? Le déploiement local des forces de l'ordre reste en tout cas assuré par l'Intérieur : « Quand on encadre une manifestation, est-ce qu'on demande aux syndicats de rembourser le coût des forces de l'ordre ? », interroge Christian Frémont.

Encore plus délicate est la question des autres dépenses de la présidence de la République, celles-là cachées au nom de la raison d'Etat. Philippe Séguin a clairement dit qu'il n'y toucherait pas : « Il paraît tout à fait légitime de contrôler les services de la présidence, il est plus délicat de contrôler les dépenses rattachées à la personne du président et celles marquées du sceau du secret », avait-il affirmé en 2008 devant la Commission Balladur. Définition ô combien imprécise. Le président étant le chef des armées, il est « évident qu'un certain nombre d'actions ne doivent pas être étalées sur la place publique », rappelle Michel Charasse. Il en va ainsi de la cellule de renseignement créée à l'Elysée. Mais d'autres dépenses, comme celles de communication ou de sondages, sont-elles également considérées comme « rattachées à la personne du président » ? Officiellement, non : « On fait extrêmement peu de choses ici, c'est le service d'information de Matignon (SIG) qui réalise des sondages », indique Christian Frémont.

Un long chemin déjà parcouru

Alors « opération de com », selon les termes du député socialiste René Dosière, qui a fait de la dénonciation des opacités élyséennes son fonds de commerce (il vient de créer la polémique en affirmant que les dépenses avaient dérapé de 18,5 % en un an) ? Ou au contraire premier pas vers une transparence normalisée de l'Elysée ? Il est trop tôt pour le dire. Les optimistes qui veulent croire au processus vertueux retiendront deux éléments. La présence de la Cour des comptes, d'abord, qui n'a certes jamais été en France le contre-pouvoir qu'elle est dans certaines démocraties, mais qui « fait penser - ou espérer - que de graves irrégularités ne resteraient pas dans l'ombre », reconnaît René Dosière. Et puis le chemin déjà parcouru. Car il ne faut jamais oublier, relève Michel Charasse, qu'« il y a quelque temps encore, même la garden party du 14 juillet était financée par les fonds secrets ».

CÉCILE CORNUDET, Les Echos

Les chiffres clefs de la présidence


- En 2008, les dépenses se sont élevées à 113,183 millions d'euros. Premier poste, les charges de personnel : 69,8 millions. Viennent ensuite les charges de fonctionnement courant (entretien et frais de réception) - 26 millions -, et les déplacements - 16,3 millions (y compris le remboursement du coût des avions militaires utilisés par le président).

- Traitement du chef de l'Etat : 19.331 euros net par mois en 2008.

- Plus hauts salaires : les cinq membres du cabinet les mieux payés ont reçu en moyenne 16.479 euros net par mois en 2008.

- Effectifs : 950 affichés, dont 50 membres du cabinet. Les autres sont des fonctionnaires. Le gros est constitué de militaires (entre 400 et 450) : gardes républicains, chauffeurs, huissiers... Les fonctionnaires de l'Intérieur sont 176 et ceux du ministère de la Culture une centaine (pour l'entretien des bâtiments). En 2008, l'Elysée a remboursé pour la première fois leurs salaires à leurs administrations d'origine, pour un montant global de 50 millions d'euros.

Source : Les Echos.fr / Photo : Droits réservés

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